Accessibilité du palais de Justice à Paris: des handi jugent

Moins d'un an après son inauguration, le nouveau palais de Justice de Paris est au cœur d'une polémique. Accessible ou non ? Telle est la question. Une opération commando composée d'avocats handicapés a été déployée... Leur constat est sans appel.

5 mars 2019 • Par

Thèmes :

Illustration article

Il faisait la une des médias pour sa modernité audacieuse et son architecture spectaculaire lors de son inauguration en avril 2018… Quelques mois plus tard, le nouveau palais de Justice de Paris fait déjà polémique. Mais que lui reproche-t-on au juste ? L'esthétique au détriment de l'accessibilité ? Pour faire la lumière sur cette affaire, un commando de l'accessibilité s'est mis en ordre de bataille le 28 février 2019. L'association Droit pluriel mène l'opération, au nom d'une justice accessible à tous, suivie de près par la commission accessibilité de l'Ordre des avocats. Le plan est simple : cinq soldats de la loi en situation de handicap déambuleront dans les différents espaces pour tester son accessibilité.

Une entrée pas bien accueillante…

Cette expédition est composée, entre autres, de trois avocats non-voyants et deux en fauteuil roulant et de membres de l'association. Les premières difficultés apparaissent, selon eux, dès le sas d'entrée... « Les portes tournantes ne peuvent accueillir qu'une personne. Comment je fais pour entrer en étant aveugle ? Personne ne peut venir avec moi », s'interroge Anne-Sarah Kertudo, juriste et directrice de Droit pluriel (dans le media 20 minutes). Quelques tâtonnements plus tard, la table d'orientation est « trop haute et insuffisamment inclinée » pour les personnes en fauteuil et ne dispose pas de système audio pour celles qui sont aveugles ou malvoyantes. Ils déplorent également des portes « extrêmement lourdes » dans tout le bâtiment, y compris pour se rendre aux toilettes, pourtant réservées aux personnes à mobilité réduite, un marquage au sol minimal, un manque d'indications en braille, un panneau d'affichage des audiences unique, « très en hauteur, dont la taille des caractères est trop petite et le défilement trop rapide » (détails en lien ci-dessous)… Au fil de cette mission, le tableau se « noircit ». Un comble pour l'architecte Italien, Renzo Piano, qui avait misé sur la lumière et la transparence.

Un constat sans appel

Du côté des bons points, les locaux sont dotés de boucles magnétiques et d'un système d'audio-guidage (Aurizone) pour les personnes déficientes visuelles. Ce logiciel localise l'utilisateur puis signale les éventuels obstacles et indique les salles d'audience. Mais, ce jour-là, si les équipements sont, en effet, installés, « ils ne sont pas fonctionnels », constatent les avocats. La visio interprétation est, quant à elle, « inexistante ». Après une visite de plus de deux heures, le constat est sans appel : « une architecture générale à risque dans un contexte chargé émotionnellement », résume l'association. Bien plus éloquent, Matthieu Annereau, président de l'APHPP (Association pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées), parle d'un « cas concret de manque d'accessibilité ». Un constat difficile à encaisser pour Cyril Roth, 1er vice-président adjoint du président du Tribunal de Paris, qui affirme tout le contraire. « Je comprends l'action militante quand elle est justifiée mais, en l'occurrence, ce bâtiment respecte toutes les normes d'accessibilité les plus récentes et les plus exigeantes, sans exception. »

Des ascenseurs hors-normes ?

Matthieu Annereau, lui-même aveugle, ne s'est pas rendu sur place mais pointe pourtant des « manquements, comme l'absence de braille au niveau des ascenseurs, lourde de conséquences notamment pour Maître Bréard (ndlr : présent au sein du « commando ») qui fréquente régulièrement ce lieu et est contraint de limiter son activité ». Cyril Roth conteste : « Les ascenseurs sont totalement aux normes et peuvent tous être manipulés aussi bien par des personnes avec un handicap moteur que visuel ». Selon lui, la borne d'appel est équipée de boutons « très visibles et en relief ». Un système vocal annonce ensuite l'ouverture des portes, les étages, etc. Il approuve cependant le nombre restreint d'indications en braille mais apporte une explication : « Les panneaux en braille sont complètement rétrogrades, comparés aux facilités actuelles dont les personnes déficientes visuelles peuvent jouir aujourd'hui, comme les applications, et, pour les trouver, il faut pratiquement être voyants ou être accompagné en permanence, c'est paradoxal, estime-t-il. Le logiciel Aurizone est quand même plus commode car il est accessible n'importe où. »  Pourquoi était-il défaillant ce jour-là ?

Dispositifs approuvés par la préfecture de police

Cyril Roth tient également à souligner que les personnes handicapées bénéficient d'une entrée spécifique, « de plain-pied » avec « des portes battantes » pour garantir un accès « à n'importe quel type de handicap ». Elles peuvent ensuite être dirigées vers le SAUJ (Service d'accueil unique du justiciable), pour bénéficier d'un accès prioritaire. « L'intégralité de nos salles d'audience est accessible et dispose d'emplacements spécifiques pour les fauteuils roulants », ajoute-t-il. Quant aux portes, leur poids est justifié, selon lui. « Elles protègent contre le bruit, le feu et sont renforcées pour des raisons de sécurité, pour ne pas qu'elles soient brisées », explique-t-il. Quelle solution pour les personnes à mobilité réduite dans ce cas ? « Il est possible de solliciter l'aide des agents d'accueil ou de police présents ou de contacter le tribunal en amont pour disposer d'une assistance sur place. » Selon lui, ce débat n'a pas lieu d'être dans la mesure où ces dispositifs « ont été approuvés par la commission de sécurité de la préfecture de police de Paris ».

Mobiliser les pouvoirs publics

Campant sur ses positions, Matthieu Annereau assure tout de même avoir « remonté cette problématique aux pouvoirs publics lors du dernier Comité interministériel du handicap (CIH) ». « Le plus troublant, c'est que ce bâtiment a été inauguré treize ans après la loi de 2005…, ajoute-t-il. Compte-tenu de la symbolique d'un tel lieu, nous proposons à Nicole Belloubet, ministre de la justice, ainsi qu'à Sophie Cluzel, secrétaire d'État au handicap, de venir constater ces manquements afin d'engager un processus de mise en conformité. » En parallèle, il réclame un audit « sérieux » du Tribunal de grande instance de Paris sur cette question. De son côté, la commission accessibilité de l'Ordre des avocats planche sur les « points à améliorer ».

Partager sur :
"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

Commentaires3 Réagissez à cet article

Thèmes :

Handicap.fr vous suggère aussi...
3 commentaires

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.