Ascenseurs : les personnes handicapées privées d'élévation ?

100 millions de trajets en ascenseur chaque jour en France ! Alors que la loi n'impose leur installation qu'à partir du R+4, que fait la France pour ses passagers à mobilité réduite ? Entretien avec A. Meslier, de la Fédération des Ascenseurs.

13 avril 2016 • Par

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Handicap.fr : Un ascenseur, c'est avant tout un moyen de transport, indispensable, au même titre que les autres, aux personnes à mobilité réduite…
Alain Meslier : Oui c'est le premier moyen de locomotion, tous types confondus. Cent millions de trajets sont effectués chaque jour. Grâce à ce mode de transport vertical, l'ascenseur favorise la mobilité pour tous au travail, à domicile mais aussi dans les différents lieux publics (commerces, gares, centres de loisirs…). Notre secteur et notre activité dépendent des ministères du Logement et de l'Ecologie ; une réflexion commune pourrait être menée avec celui des transports pour favoriser les synergies.

H.fr : Dans des villes qui s'élèvent toujours plus haut, l'ascenseur constitue donc un levier indispensable pour redessiner complètement notre paysage citadin. Quelle politique mène votre Fédération pour rester dans l'air du temps ?
AM : Depuis plus d'un an, elle travaille sur trois axes majeurs. En premier lieu, l'énergie. On compte 530 000 ascenseurs en France, qui consomment 2 Twh (téra watt heure) par an, soit l'équivalent de la consommation électrique d'une ville comme Strasbourg. Cela représente entre 5 et 10% de la consommation d'un bâtiment. Les appareils récents consomment 5 fois moins que ceux datant des années 1960. Aujourd'hui, notre objectif est de tendre vers des ascenseurs 0 kW/h, complètement autonomes en énergie, en étant alimentés par le solaire par exemple.

H.fr : Quel est le 2e axe ?
AM : Contribuer au bien vivre ensemble… L'ascenseur fait partie de notre quotidien, un lieu de vie où l'on se parle, se rencontre, où l'on échange un moment de convivialité. C'est une pièce supplémentaire dans le prolongement d'un appartement qui mérite qu'on lui redonne toute sa place.

H.fr : Et le 3e axe concerne-t-il les personnes handicapées ?
AM : Oui, au-delà de l'accessibilité, la notion de la conception universelle est une question dont la profession s'est emparée il y a plus de 15 ans. Pour continuer à progresser, la Fédération s'est ouverte depuis janvier 2016 aux fabricants d'élévateurs pour personnes à mobilité réduite (sièges, rampes, élévateurs, plateformes…). La mobilité pour tous, c'est vraiment notre credo.

H.fr : Il vous arrive même d'encourager les initiatives dans ce domaine…
AM : Oui, nous avons lancé les premiers Trophées de l'ascenseur pour distinguer des projets innovants et exemplaires dans leur ensemble, qui intègrent une ou des solutions de mobilité verticale. Dans la catégorie « accessibilité », c'est le Club Med de L'Alpe-d'Huez (38) qui a été récompensé pour son projet de modernisation et de mise en accessibilité de son parc, le 12 janvier 2016.

H.fr : Avez-vous une idée du nombre d'ascenseurs accessibles aux personnes handicapées en France ?
AM : Non, et c'est pourquoi nous souhaitons, avec le support de l'application Home Access (en lien ci-dessous), conçue avec handicap.fr, mettre en place une grille d'évaluation de l'accessibilité des ascenseurs et des parties communes qui comptera un bon nombre de points à respecter : largeur de porte, bons contrastes, boutons à bonne hauteur… Cet outil en ligne permet de faire un autodiagnostic de premier niveau de l'accessibilité d'un logement ou d'un immeuble.

H.fr : Mais, aujourd'hui, tous les ascenseurs qui arrivent sur le marché sont forcément accessibles ?
AM : Il y a quelques situations où cela n'est pas réalisable. Par exemple, dans des immeubles existants de type haussmannien où, techniquement, compte tenu de l'environnement et de l'espace, l'accès des fauteuils n'est pas possible.

H.fr : Mais, rassurez-nous, dans le neuf, tout est conforme ?
AM : Oui, et depuis longtemps. Les ascenseurs neufs installés aujourd'hui sont 100% accessibles avec un espace de dégagement suffisant, une boucle magnétique, des boutons en surépaisseur, parfois même en braille, une téléalarme lumineuse… On en installe entre 10 et 12 000 par an en France, ainsi que 8 à 10 000 monte-escaliers. Cela nous permet de répondre à toutes les problématiques, d'une élévation de quelques centimètres jusqu'au sommet des gratte-ciel, et d'offrir des solutions adaptées aux différents handicaps pour rendre davantage accessibles les bâtiments.

H.fr : A partir de combien d'étages un ascenseur est-il obligatoire ?
AM : Selon la loi, à partir du quatrième. Certaines associations de personnes handicapées ont exprimé le souhait de l'instauration d'une obligation dans les logements collectifs à R+3 au lieu de R+4. Mais elles n'ont pas obtenu gain de cause.

H.fr : Ce qui veut dire que les personnes handicapées ne peuvent pas accéder aux immeubles de trois étages et moins qui constituent pourtant une très grande part des constructions aujourd'hui…
AM : En effet. Actuellement, la majorité des constructions privilégiées par les bailleurs dans le logement sont des R+3 sans ascenseurs. Sauf dans certains quartiers, où quelques-uns équipent leurs bâtiments sur des niveaux 2 ou 3. A l'heure de la loi d'adaptation de la société au vieillissement et, quand on sait qu'un Français sur trois aura plus de 60 ans en 2030, il est regrettable d'opter pour une vision à court terme. La part des R+3 a considérablement augmenté et cela va devenir un vrai problème pour les occupants âgés et les personnes à mobilité réduite.

H.fr : Vous êtes-vous rapprochés des associations de personnes handicapées pour travailler main dans la main ?
AM : Oui, notamment de l'APF (Association des paralysés de France), et nous travaillons également avec l'APACT (Association promotion de l'accessibilité et de la conception pour tous) qui m'a d'ailleurs convié le 11 février 2016 à témoigner lors d'une table ronde sur le potentiel économique lié à l'accessibilité.

H.fr : Le motif le plus souvent invoqué, c'est en effet qu'un ascenseur coûte cher…
AM : Oui, c'est l'argument qui revient régulièrement. Or son installation ne représente que 2 à 3 % du coût total de la construction. Par exemple deux ascenseurs sur un immeuble de quatre étages, c'est environ 57 000 euros mais c'est surtout une plus-value appréciable. Notre Fédération a mené une étude sur le marché des appartements mis à la vente en Ile-de-France, hors Paris centre ; sur 46 000 ventes sur des lots au 4e étage avec ascenseur, en 2014, on constate une plus-value de 14 à 20% du prix par rapport à ceux qui n'en ont pas.

H.fr : Oui mais il faut également compter le coût de fonctionnement ?
AM : Oui en effet, cela représente en moyenne 50 cts par jour pour un logement d'environ 70 mètres carrés selon une étude de l'ARC (Association des responsables de copropriété).

H.fr : La situation est la même dans d'autres pays ?
AM : Aux Etats-Unis, les ascenseurs sont partout, même à R+2. Pour quelques marches, des élévateurs sont proposés. En Suède,  c'est le système de protection sociale qui finance leur installation pour permettre aux personnes qui en ont besoin de rester dans leur logement. Au vu de ces différents exemples, la France apparaît en retard sur ces questions. C'est aussi tout l'enjeu du partenariat entre handicap.fr et la Fédération des Ascenseurs.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"

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